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Wacquant – Histoire de la tolérance zéro

Si on date l’origine du graffiti moderne à New York dans les années 70, on y date aussi l’origine de sa répression… Un article de Loïc Wacquant nous aide à replacer la répression du graffiti dans l’histoire sécuritaire moderne, comme point central de la « tolérance zéro », et comme illustration modèle de la théorie de la vitre brisée. Une théorie qui soutient que laisser des faits de petite délinquance et d’incivilité impunis entraîne nécessairement une aggravement de la grande criminalité.

On peut entre autre en tirer la conclusion que le graffiteur reste aujourd’hui puni, non pour les conséquences directes de son acte (le coût du « pansement » de peinture) mais pour la porte qu’il est accusé d’avoir ouverte sur d’autres criminalités possibles.

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Extrait de « La mondialisation de la tolérance zéro » de Loïc Wacquant 

Depuis le début des années 80, un réseau de think tanks néoconservateurs basés principalement sur la côte est des États-Unis mène une offensive concertée visant à saper la légitimité de l’État-providence et à lui substituer, dans les régions inférieures de l’espace social, un État-pénitence capable de « dresser » les fractions de la classe ouvrière rétives à la nouvelle discipline du salariat précaire et sous-payé, et de neutraliser ceux d’entre leurs membres qui s’avèrent par trop disruptifs. C’est ainsi qu’après avoir mené campagne en faveur du démantèlement des programmes d’aide aux familles démunies (welfare) entamé par Ronald Reagan et parachevé par Bill Clinton, le Manhattan Institute, centre névralgique de la guerre intellectuelle à l’État social avec l’American Enterprise Institute et le Cato Institute, s’est employé à populariser une séries de mesures policières et judiciaires qui, en instaurant une véritable « chasse aux pauvres » dans la rue, reviennent à pénaliser la précarité résultant justement de la démission organisée de l’État sur le front économique et social.

Parmi les notions et les dispositifs que ces intellectuels-mercenaires ont activement propagé parmi les journalistes, chercheurs et dirigeants du pays : la soit disant « théorie de la vitre cassée », opportunément exhumée du cimetière criminologique où elle gisait depuis quinze ans, selon laquelle la lutte contre la grande violence criminelle nécessite une répression sévère et tatillonne de la petite délinquance et des comportements incivils qui en seraient les signes avant-coureurs; l’impératif de « qualité de la vie », prétexte à une politique de nettoyage de classe des espaces publics dans les villes; et le slogan « la prison marche », bien fait pour justifier l’expansion exponentielle et indéfinie du système pénitentiaire dans lequel sont désormais entreposés les indésirables — la population carcérale des États-Unis a quadruplé en vingt ans pour frôler les deux millions alors même que la criminalité stagnait puis reculait durant cette période.

« À New York, nous savons où est l’ennemi »

« À New York, nous savons où est l’ennemi », déclarait William Bratton, le nouveau Chef de la police de New York, lors d’une conférence prononcée en 1996 à la Fondation Heritage, l’une des « boîtes à idées » de la nouvelle droite alliée au Manhattan Institute. En l’occurrence : les « squeegee men », ces sans-abris qui accostent les automobilistes aux feux pour leur proposer de laver leur pare-brise contre menue monnaie (Giuliani avait fait d’eux le symbole honni du déclin social et moral de la ville lors de sa campagne électorale victorieuse de 1993, et la presse populaire les assimile ouvertement à de la vermine : « squeegee pests »), les petits revendeurs de drogue, les prostituées, les mendiants, les vagabonds et les graffiteurs. Bref, le sous-prolétariat qui fait tâche et menace. C’est lui que cible en priorité la politique de « tolérance zéro » dont l’objectif affiché est de rétablir la « qualité de la vie » des new-yorkais qui savent, eux, se comporter en public, c’est-à-dire des classes moyennes et supérieures, celles qui votent encore.

Comme son nom l’indique, cette politique consiste à appliquer la loi au pied de la lettre, avec une intransigeance sans faille, en réprimant toutes les infractions mineures commises sur la voie publique de sorte à restaurer le sentiment d’ordre et à forcer les membres des classes inférieures à « moraliser » leurs comportements.

Sur Loïc Wacquant et le sécuritaire, il y a aussi l’extrait vidéo Sur le sécuritaire

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